Victoria Okel - Chapitre 1 : Le voisin... sexy

      La chaleur d'un rayon de soleil caresse ma peau. Sur la terrasse de la chambre, me reposant sur le rocking-chair qui me bascule d'avant en arrière, je me saisis de l'instant présent pour lâcher prise et méditer sur la beauté d'une nature dont la main de l'homme a été écartée. Peu de circulation dans ce petit endroit en vase clos, entouré d'une faune verdoyante aux lianes épaisses et aux arbres incroyablement hauts. Je contemple le paysage qui s'offre à moi, la douceur d'une brise soulève mes cheveux et caresse mes bras nus posés sur les accoudoirs usés du siège. Qui es-tu Victoria Okel ? Qui es-tu ?
J'ouvre brusquement les yeux pour me retrouver face au vide, face au néant que m'apporte la solitude. Je passe d'un sentiment paisible à un autre plus froid, plus dur, plus effrayant. Qui es-tu Victoria Okel ? Qui es-tu ? 
— Est-ce que tu vas la fermer ? grondé-je en me retournant brusquement pour croiser mon reflet dans une vitre.
Qui es-tu ?
Bordel. Je rentre dans la maison, frappe contre les murs, retourne la coiffeuse et arrache le drap en m'effondrant pathétiquement sur le sol. Je me morfonds en silence quand soudainement, le vent soulève les fins rideaux opaques, de véritables antiquités aux motifs floraux. Je me relève comme si de rien n'était pour me retrouver à boulotter dans la cuisine aussi vieillotte que le reste de la maison. Vieillotte, mais appréciable, j'ai l'impression d'être chez moi en ces lieux, d'être à la place qui me revient.
Mon regard balaie la pièce et s'écrase sur les boîtes de médicaments fourrées dans un coin du buffet. Les notices sont en boule ou froissées. Hier encore, je perdais mon temps à lire les nombreux effets secondaires des deux traitements. Ils me rendent chèvre, folle, paranoïaque. Parfois, je me retrouve au bord de l'hystérie traversée de cruelles bouffées de chaleur. Dans ces moments, mon cœur pulse à cent à l'heure, le sang bouillonne dans mes veines. Il crépite jusqu'au plus haut sommet de ma colère et enfin, quand je parviens à me calmer, mon corps retrouve douloureusement sa tranquillité. 
Je ne suis plus moi, je ne suis plus celle qu'il a aimée. Je ne suis plus que l'ombre de celle que j'ai été et je me demande si un jour tout sera à nouveau comme avant. Aurais-je la force d'avancer malgré les aléas de la vie ? Réussirais-je à occulter les images qui défilent en boucle dans mon esprit ? Ses corps d'enfants sans vie que j'ai ramassés aux quatre coins de Paris, morceau par morceau, organe par organe. Des images effroyables, dures à oublier. Des visions continues d'une nuit à l'autre, des ombres qui dansent, des cadavres disloqués. Ils ne me quittent plus. S'en iront-ils un jour ? 
Mon thé entre les mains, je sors sur le perron de la maison. Scrutant l'horizon, j'observe une à une les rares voitures empruntant la route du Belliquant, itinéraire de fortune, chaussée mal foutue. Les délimitations sont imprécises. À certains endroits, les coulées de béton forment une croûte à laquelle de la terre s'est mélangée. Les marquages blancs sont presque invisibles. Les nids-de-poule eux sont tout ce qu'il y a de plus réel, ils décorent la route sur laquelle quelques rares visiteurs s'aventurent. Les artisans du coin klaxonnent à leur passage. Les habitués passent en jetant un coup d'œil à la maison. Tous se demandent ce qu'une citadine est venue faire seule dans un endroit pareil. Pour leur clouer le bec, je leur montre Djingo qui me tient compagnie. Loin d'être effrayant, le vieux labrador à bout de forces loge dans le garage de la baraque. Impossible de faire sans l'animal dans un état déplorable qui a trouvé dans cet endroit, la tranquillité dont il a besoin pour les dernières années de sa vie. Il ne fera pas de vieux os. 
    Je me concentre sur la beauté du paysage. Mon regard se perd à l'horizon. Encore stone, je m'appuie contre la rambarde en bois qui encercle le perron. Une feuille qui danse sur le sol et s'élève dans les airs retient mon attention. Elle s'envole et disparaît. Je n'ai pas la force de suivre sa trajectoire. Je m'affaisse sur la rambarde grinçante puis recule sur les lattes du perron grignotées par le temps. Gagnée par une étrange impression, je rentre à l'intérieur. Des bribes de rêves ou de souvenirs me reviennent à l'esprit quand quelqu'un frappe dynamiquement à la porte que j'ouvre brusquement après avoir enfilé un gilet. Qu'ai-je encore fait cette nuit ? Mon corps est couvert d'égratignures, mes bras habillés d'hématomes.

Debout face à moi, un demi-dieu antique. Le bonhomme d'une carrure imposante est d'une bonne tête plus haut que moi. Dans sa chemise à carreaux rouge et noir, il est le cliché du bûcheron sexy des séries américaines en beaucoup mieux. Je ne perds pas de vue ma position de femme seule et sans défense. Depuis le lever du jour, impossible de remettre la main sur mon flingue. 
Que vient faire un homme au milieu de nulle part ? Excepté le jardiner et la factrice, personne ne dépasse le portail rouillé.
— Si c'est pour le ramonage, pas besoin. Le proprio est en règle.
— Je ne viens pas ramoner votre cheminée.
Des airs de mauvais films X, vraiment ? 
— Je ne ramone pas les cheminées, mais je pourrais m'occuper de votre tuyauterie en cas de pépin.
Film X, round 2.
J'acquiesce en attendant de connaître les raisons de sa présence. Je le détaille de la tête aux pieds en imaginant aisément ce que cachent ses vêtements. Le poil sur son torse que dévoile sa chemise entrouverte ne me laisse pas de marbre. Comment ne pas succomber à ce physique, au désir charnel sauvage que génère cet individu en moi, après une douloureuse rupture ? 
— Je pense que cette chose vous appartient. Les randonneurs croisés en début de matinée m'ont affirmé ne pas en être les propriétaires. Dans le coin, les rares habitants ont des fusils pas ce type... d'accessoire.
Que croit-il ? Que mon glock est un jouet pour nana ? Manque plus qu'une crosse rose pour qu'il se fiche ouvertement de ma poire.
— La coquine, me suis-je cambrée sous l'air impassible de l'homme. 
Je saisis l'objet qu'il me tend. Je fais mine de l'avoir égaré. Lui comme moi savons qu'il y a un problème, une arme ne s'égare pas. Crédibilité zéro.
Il fixe ma main couverte de griffures. Je tire sur la manche du vêtement pour nous éviter une vision dérangeante. Il se grandit pour jeter un coup d'œil au hall d'entrée.
— Vous êtes seule?
— En effet. Seule et armée jusqu'aux dents. 
Jusqu'à ce que je perde une nouvelle fois mon arme. 
Sans y parvenir, je tente de reconstituer la nuit passée. Ai-je été dans la forêt ? Pour quelle raison ? L'effet des médicaments est à son summum, confuse et embrouillée, je tente de faire bonne figure.
— Une citronnade ferait-elle l'affaire pour vous remercier ?
Il s'écarte en rangeant ses mains dans ses poches. Pour la citronnade, nous repasserons.
— Faites attention à vos affaires !
— Merci du conseil...
— ... Je ne sais pas ce que fichait votre arme à l'entrée du bois, mais je vous conseille d'être plus prudente, jeune demoiselle. 
Je pose l'arme sur la tablette et un chouia agacée m'avance sur le perron, face au colosse intrigué par mon comportement. Il hausse un sourcil en m'observant m'approcher.
— J'imagine que vous ne me connaissez pas et c'est tant mieux. Je vous demanderai simplement à l'avenir de ne pas me considérer comme un petit bout de femme fragile. 
— Vous avez une arme.
— Elle me sert au quotidien.
— À quoi ? À vous protéger ? Vous fuyez quelqu'un ? Il y a des maisons d'hôtes dans le village le plus proche. Là-bas, vous ne serez pas seule.
Est-ce que je t'en pose moi des questions ?
— Et si je recherche la solitude ?
— Ce coin n'est pas sûr pour une femme seule, surtout en pleine nuit.
— Qu'est-ce qui vous fait dire que je suis sortie durant la nuit ?
— Hier en fin de journée, j'ai balisé les derniers arbres à abattre aujourd'hui pour qu'ils ne s'écroulent pas sur la route les soirs d'orage. Une arme de ce type sur un chemin de terre ne serait pas passée inaperçue. 
— Les orages ne frappent que le soir ici ? Drôle de bourgade.
— À qui le dites-vous ! 
Il descend les marches en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. 
— Me feriez-vous l'honneur de me dire à qui ai-je affaire ? souris-je en me perchant sur la marche la plus haute. 
— Le centre météorologique annonce de fortes intempéries à partir de cette nuit et pour les deux jours à venir au moins. Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de ne pas vous aventurer dans la forêt, je n'aimerais pas vous retrouver bloquée sur les berges de la rivière, ou coincée je ne sais où aux alentours en raison d'un cours d'eau débordant.
— J'en prends bonne note ! 
Je le regarde s'éloigner. Il se retourne une dernière fois.
— Au fait ! Moi c'est Joseph ! 
Je reviens sur mes pas et cache le sourire sur mes lèvres.
— Quel est votre petit nom ?
— Vous l'apprendrez bien assez tôt.
—Très bien madame Okel !
Dans une région rurale où tout le monde se connaît, les nouvelles vont vite.
Il rit d'un rire franc et spontané et disparaît dans un petit sentier que je n'ai encore jamais emprunté. Son intervention m'a changé les idées l'espace de quelques minutes. Seulement quelques minutes, car en refermant la porte je me fige devant la tablette. Mon excursion nocturne dans la forêt n'était donc pas un simple rêve ?

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