Victoria Okel - Le démon de minuit (Prologue)


Prologue : Balade Nocturne

             Je ne suis pas une âme sans peur.
« Personne ne l'entend arriver, il est la bête tapie dans l'obscurité. Celle-là même qui surgit de la pénombre lorsque nous nous y attendons le moins. Elle sent la crainte, se délecte de la peur qui jaillit et étouffe ses proies. Elle la guette, l'observe attentivement, là dans un coin, sans rien dire, sans rien faire. Elle attend. Elle attend le bon moment, celui qui la fera jouir d'une toute-puissance inébranlable et là, elle frappera fort, très fort. Jusqu'à en retirer le plaisir intense d'une destruction massive, de l'anéantissement de l'autre qui dès lors ne sera plus que poussière. » 

Satisfaite des dernières lignes du roman à paraître d'ici deux mois que je peaufine, je m'enfonce dans mon lit en prenant soin de remonter le drap sur ma poitrine. Il se fait tard ou plutôt tôt, trois heures du matin. Difficilement, je cherche un sommeil qui visiblement me fait défaut, depuis maintenant plusieurs nuits. J'attends de tomber dans les bras d'un Morphée qui ne vient pas. Je tergiverse à propos de choses et d'autres. Je me questionne sur le sens de la vie, sur ce qui fait que nous sommes qui nous sommes.
Pourquoi choisir d'être pompier plutôt que de travailler dans une banque ? Pourquoi faire le choix de fuir le monde, de s'en isoler plutôt que de se mêler à la foule ? Sommes-nous conditionnés à la naissance ? Notre génétique parlera-t-elle pour nous tout au long de notre vie ? Existe-t-il la preuve formelle que la criminalité, le délit et le péché sont ancrés en nous ? Toutes ces convictions que j'ai acquises ces vingt-cinq dernières années s'amenuisent. Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? Ai-je un rôle à jouer sur cette terre ? Je suis dépassée par un questionnement qui n'a pas lieu d'être en pleine nuit.
Je me tourne, tente en vain de cesser de cogiter. Me pousser à stopper mes tergiversations me mène à une nouvelle réflexion : le piège infernal, la boucle ne sera jamais bouclée.

          J'entends un cri à l'orée de la forêt. Un hurlement strident, effrayant à m'en glacer le sang. Enroulée dans mon drap, je me lève brusquement en extirpant du tiroir de la table de chevet, l'arme de poing qui ne me quitte quasiment jamais. Je pousse la porte-fenêtre entrebâillée pour me retrouver sur le balcon de la maison isolée que je loue pour trois semaines en solo d'une intense remise en question. Il n'y a plus un bruit dehors, un calme annonciateur de tempête. Le genre d'ambiance laissant présager du pire et qui me fait penser que je ne vais pas tarder à chausser mes baskets pour courir dans la nuit noire. Je scrute l'horizon. Derrière la petite route mal bétonnée, éclairée de lampadaires dont la moitié ne fonctionne plus, les arbres d'une dense forêt. Rien, sans doute ai-je rêvé. Cela ne serait pas étonnant au vu du peu d'heures de sommeil cumulées sur ces quatre derniers jours.
          Fatiguée d'être sur la défensive, je ferme la porte-fenêtre que je verrouille malgré la chaleur de l'endroit. Cette nuit, par pure flemme, je ne me suis pas donné la peine d'allumer la clim. Mon débardeur et l'arrière de mon dessous sont humides. Il est impératif que je dorme pour ne pas devenir folle et voir les hallucinations des dernières semaines faire leur grand retour. Comme s'il ne s'agissait que d'un jouet, je balance le glock 41 sur le lit en errant dans la pièce quand ce qui me semble être un second cri parvient à m'arracher un sursaut. Je me colle contre la vitre pour apercevoir un fugace faisceau de lumière entre les branches. J'enfile un pantalon, chausse des baskets et sors sur le perron de la vieille bicoque pourtant ultra sécurisée, mon arme à la main. Je claque la porte de la baraque, déverrouille le cran de sûreté, traverse la route et m'enfonce sur un chemin de terre l'arme pointée dans le vide, surmontée d'une lampe de poche qui m'aide à y voir plus clair.
Je ne prononce pas un mot. Des grognements s'élèvent dans la nature. Je ne suis pas seule, quelqu'un se trouve à plus ou moins dix mètres de moi. Un homme au vu de l'intonation des grommellements, un homme massif dont la carrure se dessine dans l'obscurité. Progressivement, ma lampe balaie ses pieds couverts d'une paire de rangers usagée. Elle remonte sur son pantalon, un treillis militaire, bifurque sur ses mains ensanglantées pour se poser immédiatement sur son visage.

— Bordel.

Quelle est cette chose barbue à outrance, l'apparence menaçante presque animale ? Il ne me laisse pas le temps de prononcer l'interrogation qui me vient à l'esprit et me fonce dessus pour me plaquer contre un tronc d'arbre avant de me balancer quelques mètres plus loin entre les buissons. Un premier coup de feu part, une branche s'écroule. Un second coup de feu fait s'envoler les oiseaux. Relevée par une force brutale, je suis envoyée sur un sentier sinueux aux multiples cailloux. Le choc est tel sur mon bras que j'en lâche mon arme qui ricoche plus loin, où ? Impossible à déterminer dans la nuit noire.
Deux yeux jaunes apparaissent dans la pénombre et se ruent littéralement sur moi. Je me débats en sentant la pression autour de mon cou. Mes veines palpitent, mes yeux pleurent, ma tête est au bord de l'implosion. Mes jambes qui ne touchent plus terre tremblent dans le vide et quand enfin je parviens à comprendre qu'il est temps de passer la seconde, je suis foudroyée sur place par un regard bestial, presque inhumain. Raison de plus, pour sauver ma peau.
Je parviens à enfoncer mes doigts dans ses yeux et à le frapper entre les jambes. Ce n'est pas la douleur qui lui fait lâcher prise, mais la surprise. J'attrape la première pierre qui me tombe sous la main et lui assène un coup. L'objet heurte son visage, le grognement terrifiant qu'il pousse me laisse sans voix. Il pue, son odeur est effroyable, elle me débouche les sinus. Un mélange entre le chien et sans doute le mythique yéti des montagnes. Il sent le fauve, a la carrure d'un gorille et les yeux d'un renard dans l'obscurité.
Il se relève. Je cours jusqu'à atteindre la route et remonte le perron de la maison. Je trébuche entre les marches qui craquent et rien ne se passe. Essoufflée, gagnée par une vague de chaleur, je me retourne agenouillée sur l'escalier en bois. L'ombre se tient debout entre les arbres à la lisière de la forêt. Je ne discerne pas son visage ni les détails de son corps. Il fait un pas, sa jambe entre dans la lumière puis voyant une voiture arriver au loin, l'individu recule et disparaît entre les sapins.

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