In Irresistiblement toi Romance Tome 1

Irrésistiblement Toi - Chapitre 3


Étiqueter, ré-étiqueter et encore étiqueter. Nous n'en verrons jamais le bout avec Ariel. Je lui ai proposé plusieurs fois de m'étouffer en m'enfonçant un paquet d'étiquettes dans la bouche ou de me tordre le cou avec un cintre. Rien à faire, elle n'est pas décidée. Achever l'étiquetage seule ne l'excite pas plus que moi.
— Chloé ! C'était le dernier prix à accrocher ! Je suis tellement émue ! Et fière de nous ! Alléluia ! s'exclame Ariel en soufflant sur la mèche rousse qui s'est échappée de son interminable queue de cheval ondulée.
Nos gloussements et soupirs de soulagement n'échappent pas à Rosa qui comme à son habitude nous espionne depuis la caisse. Non, excusez-moi, depuisl a tribune de paiement comme elle l'a surnommée et s'obstine à nous le rabâcher. L'appellation est tout de suite plus élégante. Il est vrai que lorsqu'on achète un polo à six cents euros, il est préférable de se rendre à la tribune de paiement pour l'encaissement par une hôtesse que de passer en caisse payer son dû à la vendeuse. Question de style sans nul doute. Pour fêter notre victoire sur les étiquettes, nous décidons avec Ariel de faire une pause. En fait, nous nous en sommes octroyé au moins six durant l'après-midi, toutes plus méritées les unes que les autres, comme le dit si bien Ariel : « Pas vu, pas pris. »
Que ferais-je sans elle ? Ma super collègue et grande amie. La savoir à mes côtés est une bouffée d'air frais, sans elle les journées de boulot seraient moroses et interminables. Nous deux, c'est une longue histoire d'amour ou plutôt d'amitié, un peu des deux en fait. Je l'aime comme une sœur et réciproquement. Nous nous sommes rencontrées il y a maintenant trois ans à mon arrivée, ici, au cinquième étage, département « homme », entre les pulls et les polos, les chaussettes et les écharpes. Ça a tout de suite accroché. Un vrai coup de foudre amical. 
Pétillante, drôle, extravertie, belle et joviale sont les mots qui la définissent le mieux. Comme moi, Ariel ressent le besoin de poursuivre ses études. Issue d'un milieu modeste, elle sait mieux que personne qu'un diplôme, en ces temps difficiles vaut tout l'or du monde. Elle se consacre d'arrache-pied à l'obtention de son master de droit. Plus tard, elle souhaite devenir avocate en droit des affaires. Son potentiel et sa gouaille devraient lui permettre de réaliser son vœu. À part cela, rien à signaler, sauf peut-être qu'elle est aussi la meilleure copine de beuverie de tous les temps, atout qui n'est qu'un infime détail parmi tant d'autres.
— Il est l'heure que j'y aille, ma poule.
— Tu m'abandonnes.
— Ne fais pas cette tête. Il va choisir des costards, le client, et hop, ce sera terminé. Je l'ai googlé. Ça envoie du lourd ! Si je n'avais pas été obligée de terminer un devoir ce soir, je peux t'assurer que je serais restée juste pour l'espionner à travers les portes de la cabine ! Une cinquantaine d'années, un mètre quatre-vingt-cinq, des yeux aussi bleus que l'océan Indien, un corps athlétique, du poil au torse, un sourire charmeur. Tu vas être conquise et lui aussi... même si ce n'est pas trop ton truc les hommes matures, enfin... pas dans le cadre de relations normales.
— Par normales, tu entends saines et équilibrées ?
— En effet, claque-t-elle des doigts en se tortillant jusqu'à l'escalier.
C'est sur ces mots que l'on se quitte. Il est dix-sept heures, tout est organisé pour que ce fameux M. Gaune se sente comme un poisson dans l'eau. Attendant son arrivée, je remets de l'ordre sur les comptoirs et dans les vitrines. Une vitrine propre, bien rangée et étincelante est un aimant à fric. Les clients succombent aussi facilement que moi devant celle de mon glacier préféré. 
Chantonnant en admirant mon chef-d'œuvre d'agencement, je sens mon téléphone vibrer :
le poulet est dans le four !
Pierrot, l'agent d'accueil du magasin, et ses textos codés ne cesseront jamais de me donner le sourire. Les portes de l'ascenseur s'ouvrent et je reste bouche bée. Dieu aurait-il répondu à mes prières en m'envoyant un apollon tout droit descendu de l'Olympe ? Non non, simplement M. Gaune qui sort de l'ascenseur... nettement moins glamour. Le mâle dans toute sa splendeur. Son charisme est si intense qu'il m'en fait perdre mon portable.
« Baver ne fait pas partie de tes attributions ! Reprends-toi »,gronde ma petite voix intérieure.
— Mademoiselle, bonjour.
La professionnelle prend le pas sur la jeune femme éblouie par tant de charme. Si les clients avaient tous les atouts de ce Martin Gaune, je plaquerais mes études pour un poste à temps plein chez Barley&Co. Zieuter ouvertement ces clients était interdit, mais un petit coup d'œil discret par-ci, par-là quand ils se changeaient dans la cabine ne pouvait pas faire de mal, en tout cas pas à moi.
— Monsieur. Je suis Chloé Cage, votre personal shopper attitrée. J'ai effectué une sélection pour vous. Je serai votre conseillère durant la séance d'essayage.
Les salutations terminées, nous nous dirigeons vers la cabine VIP de l'étage. Les petits plats ont été mis dans les grands. Je sors du frigo l'une de nos meilleures bouteilles de champagne et lui en propose un verre. Appâter le pigeon, tout un métier.
— Servez-vous une coupe, je ne vais pas boire seul.
— Ce serait avec plaisir, monsieur Gaune, mais je n'ai pas le droit de boire durant mon service.
— Une coupe ne vous fera pas virer.
Je grimace sans m'en rendre compte. Ce n'est qu'en croisant mon reflet dans le miroir que je reprends une expression convenable. S'il savait. Rosa me ferait virer pour moins que ça.
— De quoi ai-je l'air à trinquer seul ? Vous ne serez pas sanctionnée, je m'en assurerai. 
Il prend l'initiative de me servir. Je capitule, on ne dit jamais non à un homme de poigne, enfin pas au travail et dans la limite du raisonnable.
Un bruit sourd se fait entendre. Je me tourne vers la porte et remarque Rosa en pleine singerie. J'aurais dû m'en douter, jamais bien loin quand il s'agit d'engranger du profit.
— Prends cette satanée coupe ! chuchote-t-elle, en dessinant dans l'air le symbole de l'euro.
Déconcertée, je retrouve rapidement toute ma contenance. Le client est présent, je ne dois pas laisser paraître une once de doute sans quoi je perdrais toute crédibilité à ses yeux et verrais baisser mon chiffre d'affaires au profit de celui de mon collègue Paul qui me talonne à une centaine d'euros près cette semaine.
— Tenez.
— Merci, monsieur Gaune.
Après lui avoir expliqué le déroulement de la séance, Apollon – son surnom officiel à partir de maintenant –débute les essayages. Je suis sous le charme d'un homme qui pourrait être mon père. Quoique, par le passé, l'âge a rarement été une barrière. Pour éviter toute coulée de bave au coin de mes lèvres, je ravale ma salive comme un chien devant son os. Ma première pensée en l'attendant derrière l'épais rideau de velours rouge : quel est le crétin qui a eu l'idée saugrenue d'inventer le concept de la porte ? Non, mais franchement. Je suis sûre qu'Apollon doit afficher sous ses vêtements des tablettes de chocolat à se damner, un popotin à croquer et un zizi qui doit pouvoir faire trois fois le tour de l'Amérique. Un zizi ? Tu es sérieuse, là ? Quel âge as-tu, ma pauvre fille ? À peine ai-je le temps de sortir de mes pensées qu'il surgit de la cabine. Il porte un somptueux costard noir de luxe. Une magnifique chemise blanche, une ceinture qui vaut deux fois le montant des économies que j'ai placées à la banque et des chaussures ultra-vernies. Pour les faire briller avec autant d'intensité, j'imagine que la personne qui les a cirées a dû y laisser tout ou partie de sa santé.
— Je prends, me notifie-t-il, décidé.
— Parfait. Que souhaitez-vous essayer à présent ? J'opterais pour ce pull moutarde et ce pantalon à pince noir. Le mariage des deux couleurs fera ressortir votre regard.
— Vous avez cerné mon profil. Je n'ai pas la patience ni même le temps de tout essayer. Votre sélection me paraît idéale, je prends le tout.
— Ah.... oui... d'accord, bredouillé-je.
Un cri de satisfaction s'élève un peu plus loin. Bravo, Rosa, quelle discrétion !
— Je m'occuperai de tout remettre sur le portant.
C'est bien connu, les gens achètent les pièces de créateurs sans même les essayer, logique. Sur quelle planète vis-tu, ma chère Chloé ? Certainement pas la sienne. En plaçant les vêtements sur les cintres, une deuxième pensée me vient à l'esprit : il ne porte pas d'alliance. J'en déduis qu'il n'est pas marié, ou alors divorcé, peut-être veuf... sauf si c'est un porc de la pire espèce qui retire sa bague le matin et la remet le soir comme si de rien n'était. Ou peut-être est-il tout simplement en concubinage ? Célibataire ? Beau spécimen. Il pourrait plaire à ma mère. Pour en avoir le cœur net, je le googlerai ce soir. 
— Tout est bon pour moi, Chloé.
— Et moi donc, lâché-je, l'air rêveur en le contemplant.
— Comment ?
« Reprends-toi », hurle la petite voix dans ma tête.
— Je disais... disais... parfait.
Rame, rame, Chloé.
Il me sourit ostensiblement, récupère sa veste et me suit à la tribune de paiement. Pour éviter le long silence gênant durant l'encaissement, il me pose des questions sur mon emploi. Je lui explique que je ne suis au magasin qu'à temps partiel et que le reste de mon temps, je le passe sur les bancs de l'école. 
La transaction effectuée, je lui tends son faramineux ticket de caisse et lui rends sa carte de crédit noire. Carte de crédit noire, sous-entendu : je mange du caviar tous les soirs. Cette carte est le must du must, elle n'est possédée que par les personnes extrêmement riches. Ses prestations sont illimitées. Elle garantit à son possesseur une conciergerie ouverte sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui répondra à ses moindres désirs. Besoin de fraises à trois heures du matin en hiver ? Pas de problème. Besoin d'un plug anal fait main certifié made in France pour le plaisir de se voir enfoncer une sorte de tétine à usage détourné dans les fesses tandis que le ciel se déchaîne ? Pas de problème. Le pouvoir c'est la black card, la black card, c'est le pouvoir, tout est dit.
— Il me semble que vous pouvez faire votre année de master en alternance n'est-ce pas?
— Oui. Je dois trouver une entreprise d'accueil.
Je dois, il me faut, toujours utiliser des formules positives. Pour plus de poids, ne jamais s'enfoncer dans les chemins périlleux de la négation face à son interlocuteur surtout lorsque ce dernier a la possibilité d'influencer un groupe d'oligarques... j'en apprends tous les jours chez Barley&Co.
Apollon extrait une carte de son portefeuille.
— Nous accueillons des apprentis au sein de Gaune International Corporation. Si l'idée d'intégrer le service des ressources humaines au siège social parisien vous intéresse, contactez-moi au numéro inscrit sur la carte. Cela pourrait être une expérience enrichissante dans le cadre de vos études.
Waouh, la jolie carte en relief ! Un papier cartonné au grain épais noir sur lequel se trouve au centre le logo de l'entreprise gravé dans une couleur or. Derrière, le même design, avec cette fois-ci le titre et les coordonnées d'Apollon. Président, rien que ça. Une carte d'exception pour un homme d'exception, What else ? Je vais éviter de lui montrer nos cartes de visite, le ridicule ne tue pas, mais tout de même, inutile d'enfoncer le couteau dans la plaie.
— Merci beaucoup, monsieur Gaune, je n'hésiterai pas.
— Je n'en doute pas, répond-il quand je le raccompagne jusqu'à la sortie du magasin sous le regard amusé de Pierrot. Je vous remercie pour l'attention que vous m'avez accordée aujourd'hui. Je recommanderai ce service autour de moi pour son sérieux et sa qualité.
Sur ces mots, il sort du bâtiment et s'engouffre dans la somptueuse voiture avec chauffeur qui l'attend. Quel soulagement. J'entrevois enfin le bout de ma journée.

Dix-huit heures trente, je peux enfin rentrer chez moi. En allant récupérer mes affaires au vestiaire, je me remémore le déroulement de ma journée pour en arriver comme souvent à la même conclusion : encore un jour insignifiant dans la vie d'une jeune femme banale. Rien d'exceptionnel en soi. Se dévaloriser est un sport national chez la femme, paraît-il. À l'échelle mondiale je ne sais pas, à l'échelle personnelle, je confirme. Je ne vaux rien, je ne suis rien, si ce n'est un grain de sable dans l'univers qui se fond dans la masse. En côtoyant des personnes importantes ou auxquelles je donne une importance souvent par obligation, je me rends compte de mon statut social de subordonnée remplaçable et interchangeable. Oui, je suis remplaçable et j'en ai conscience. C'est malheureux, mais c'est ainsi.


Découvrez le chapitre 4, samedi 23 juin 2018 

Irrésistiblement Toi (Collection Ma Next Romance / Éditions Albin Michel) → Disponible le 27 juin 2018 (ebook et format papier à la demande)

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