In Irresistiblement toi Romance Tome 1

Irrésistiblement Toi - Chapitre 2


Captivée par la rubrique « Paroles d'hommes » du magazine acheté au kiosque la veille, j'acquiesce aux questions de ma mère sans y prêter attention. « Le harcèlement en entreprise vu par ces messieurs ». Intéressant, très intéressant. Entre bon sens et misogynie, il n'y a qu'un pas que certains franchissent aisément en brandissant des arguments désuets et pathétiques que je déconstruis à haute voix. Quand je lève la tête, je constate satisfaite que nous sommes à mi-chemin de mon lieu de travail. Le trafic est fluide, ce qui n'est pas toujours le cas. Pas besoin d'enfoncer rageusement le klaxon ou d'injurier qui que ce soit comme il m'arrive parfois de le faire au grand dam de ma mère. 
La plupart du temps, je suis à l'heure malgré les aléas des transports. Braver les rames de métro bondées est devenu mon activité journalière favorite. Le grand frisson de faire partie de la foule qui s'agglutine dans un espace restreint où fermentent les odeurs, l'agacement d'attendre une rame qui ne passe pas tandis qu'un imbécile insistant vous importune lourdement pour obtenir un 06, la colère de sentir le frotteur aguerri à l'érection protubérante plaquée contre votre postérieur : le métro, ça vous forge une femme. Le métro est une sacrée leçon de vie.

Étonnamment, je n'ai été en retard qu'une seule fois ces six derniers mois. La fois de trop pour ma grincheuse de responsable qui a menacé de me dénoncer à la hiérarchie si cela se reproduisait. J'ai besoin de ce travail pour financer mon master en ressources humaines, hors de question de faire un faux pas, et puis je ne lui donnerai pas la satisfaction de pouvoir me mettre à la porte. C'est tellement bon de la voir pester dans son coin toute la journée, que ce soit contre moi ou les autres employés.


Ma mère me dépose devant l'entrée du personnel. Après un coaching rituel intensif et inutile de cinq minutes, je m'échappe de la voiture sous son regard protecteur. Je salue mes collègues qui papotent clope au bec et m'engouffre dans le bâtiment haussmannien de cinq étages, prisé des nantis. J'emprunte l'escalier du personnel, me dirige au sous-sol afin de poser mes affaires au vestiaire et d'y récupérer mon badge. Ensuite, je monte au dernier étage, niveau « homme » du magasin de luxe. C'est à cet endroit que je passe la plupart de mes journées à officier en tant que vendeuse et personal shopper.

— Bonjour Rosa !

Hautaine comme personne, Rosa me lance un regard des plus méprisants. Un accueil glacial qui au bout de plusieurs années ne me fait plus aucun effet.

— Aujourd'hui, tu vas t'occuper personnellement de deux nouveaux clients. Le premier, M. George, a réservé le créneau de onze heures à quatorze heures. Le second, M. Gaune, a quant à lui rendez-vous à dix-sept heures.

— Je suis justement censée finir à dix-sept heures aujourd'hui.

— Je ne m'en étais pas aperçue.
Son sourire en coin dénote tout son sadisme. Elle le savait. Je respire un grand coup, la bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe. Enfin, la colombe chocolat au lait serait plus appropriée dans mon cas.

— Tu récupéreras tes heures la semaine prochaine.

Toujours aussi aimable, cette responsable. Rosa s'est levée du pied gauche, encore une fois. Avec le temps, l'équipe sous ses ordres a fini par avoir l'habitude de son comportement méprisant et médisant. Hormis les plus faibles, elle n'effraie plus personne. Le pouvoir lui est monté à la tête et avec lui s'est instauré un régime dictatorial dans le service où le client est roi, tandis que le vendeur sert de serpillière sur laquelle tous peuvent s'essuyer les pieds.

— Entre les deux rendez-vous, tu t'occuperas d'étiqueter les produits reçus ce matin, avec Ariel.

Demain vous gérerez la mise en rayon. Et par pitié, je ne veux pas vous entendre glousser toutes les deux, auquel cas la sanction tombera.
Alignant un pied devant l'autre comme le ferait un mannequin sur un podium, Rosa s'éloigne puis s'arrête subitement.

— Chloé !

— Oui, Rosa.

Ou plutôt lieutenant-chef Rosa.

— Aujourd'hui nous jouons gros. M. George est un client pointilleux, nous sommes la troisième enseigne de luxe qu'il teste, les deux dernières ne lui ayant pas donné satisfaction. M. Gaune est l'un des hommes les plus riches et influents du continent. Il est très respecté. Si tout se passe bien, il pourrait nous amener de futurs gros poissons. Donc.

— Donc, je dirai amen à leurs moindres caprices.

— Et bien sûr...

— Et bien sûr motus et bouche cousue.

Rosa est tellement prévisible qu'avec le temps je peux finir ses phrases et parfois les anticiper. Pendant qu'elle et le balai qu'elle a dans les fesses vont donner des instructions au reste de l'équipe, je me procure les dossiers de mes deux nouveaux clients dans un bureau sécurisé.
Me promenant entre les rayons dossiers en main, je repère des pièces qui pourraient correspondre au profil de mes clients et effectue une sélection rigoureuse. Polos, pulls, jeans, costards, gilets, écharpes, accessoires, tout y passe. Le riche étant souvent capricieux et le plus à même de faire sauter des têtes, je n'ai pas droit à l'erreur : un coup de fil au directeur est si vite passé.

Le PIB du Congo est concentré sur mes deux portants. Le prix des vêtements est si onéreux qu'il en devient indécent, n'est pas multimillionnaire qui veut. Ce monde d'opulence est à l'opposé du mien et de celui d'une majorité de la population. Parfois, il me révulse. Chez Barley&Co, j'en ai vu passer des êtres en dehors de toute réalité au porte-monnaie rempli de milliers d'euros, quand il ne s'agit pas de lingots d'or cachés sous un simple châle Hermès au fond d'un sac griffé. Je ne crache pas dans la soupe, j'aime mon activité. Il y a pire comme boulot que de flâner dans les rayons d'un magasin de luxe. Les gens ne sont pas toujours agréables, ni même polis et pensent qu'un compte en banque bien fourni permet de se soustraire aux règles de politesse les plus élémentaires. Ce n'est pas une généralité, mais ce n'est pas non plus une minorité. 
Des points positifs viennent contrebalancer cette affreuse vérité du métier. Mes collègues sont sympathiques, enfin pour la plupart. Le salaire est attractif pour un temps partiel. Et parfois les clients, qu'ils soient habitués ou non, laissent des pourboires que l'équipe se partage. De quoi me permettre d'économiser pour mes études et d'aider ma mère à payer les factures.

Le début de matinée a filé à une vitesse folle. Je viens à peine de terminer mes sélections qu'on me prévient de l'arrivée imminente de M. George à l'étage. Tout est prêt en cabine VIP, je cours l'accueillir à sa sortie de l'ascenseur. Un sourire, une blague pour détendre l'atmosphère et le tour est joué. 

À l'aise, je lui propose une coupe de champagne qu'il accepte volontiers. Contrairement à ce qui est noté dans le dossier, M. George, en plus d'être courtois, est très souriant. Les vêtements que j'ai choisis semblent lui plaire. Pendant trois heures, nous multiplions les essayages dans la bonne humeur. Il me raconte son enfance au Danemark, puis son adolescence en Afrique. Clair de peau, son métissage n'est pas flagrant et pourtant tellement présent. Il se reflète au travers de ses origines, de son état d'esprit de grand voyageur qui trois fois par an fuit les capitales surcotées de nos contrées dites développées pour aller à la rencontre de peuples méconnus du grand public. Je suis sous le charme de ses descriptions poétiques d'étendues infinies, d'enfants aux yeux étincelants pour qui le bonheur n'a pas de prix. Je l'écoute avec attention, contrairement à Rosa la fouine qui ne peut s'empêcher de venir jeter des coups d'œil et d'intervenir. Ce besoin d'attirer la lumière sur elle est selon moi maladif. Avez-vous tout ce qu'il vous faut ? Puis-je vous aider d'une quelconque manière ? Souhaitez-vous que l'on vous serve une nouvelle coupe de champagne ?
« Blablablablabla. Comment te dire, Rosa, tu nous saoules », susurre la petite voix dans ma tête.

M. George semble agacé par les multiples interventions de cette maniaque du détail, qui fourre son grain de sel absolument partout. Poli, il ne la rembarre pas. Le regard empli de compassion qu'il pose sur moi au moment où Rosa quitte la pièce m'amuse. S'il savait... Elle peut faire pire, tellement pire.
      À la fin de la séance, le client passe en caisse. Attirée par l'odeur de l'argent, Rosa se joint à nous. Les zéros lui montent à la tête, elle cache avec difficulté son plaisir lorsque j'indique à mon client la modique somme à payer.

— Monsieur, cela vous fera vingt mille quatre cents euros. Étant l'un de nos nouveaux membres VIP, vous avez droit pour votre premier passage à dix pour cent de réduction. Au total, cela vous fait dix-huit mille trois cent soixante euros.

Comme si de rien n'était, il sort sa carte de crédit Gold et paie. Je lui explique ensuite que tous ses achats lui seront livrés à domicile en début de soirée comme il l'avait demandé en remplissant le formulaire.

— Je vous remercie pour votre patience, votre amabilité et votre prévenance. Je vais devenir l'un de vos plus fidèles clients ! Je vous l'assure, charmante Chloé ! Votre sourire me rappelle tant celui de ma fille.

— Je vous remercie, monsieur George. C'est avec plaisir que je vous accueillerai de nouveau.
Comme toute bonne vendeuse qui se respecte, je raccompagne mon client jusqu'à la sortie du magasin, en papotant cette fois-ci du beau temps. Un pour Chloé, zéro pour Rosa. Voilà pourquoi elle ne peut pas me mettre à la porte : elle ne souhaite pas s'aliéner la direction. J'effectue les meilleures ventes au sein de mon département en n'étant présente qu'une poignée de jours par semaine. Je fidélise mes clients qui dépensent des sommes folles plusieurs fois par trimestre si ce n'est mensuellement. C'est pendant ces moments que j'ai enfin l'impression de servir à quelque chose sur cette terre, d'avoir une utilité même si ce n'est pas celle que j'attendais. Cela me booste, éclipsant les déboires que j'essuie sans jamais me plaindre, sauf peut-être seule dans mon lit, quand personne ne peut m'entendre.


Découvrez le chapitre 3, jeudi 21  juin 2018 


Irrésistiblement Toi (Collection Ma Next Romance / Éditions Albin Michel) → Disponible le 27 juin 2018 (ebook et format papier à la demande)

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