Irrésisitiblement Toi - Chapitre 5


— Entrez, je vous en prie.

Je m’exécute, remarquant immédiatement la magnifique vue dont jouit la pièce. La puissance de la hauteur donne l’impression de contrôler son monde. Tout dans ce lieu rappelle consciemment, ou inconsciemment, le pouvoir et la domination. Pas étonnant que le bureau se situe au quarante et unième étage. Les Gaune règnent en maîtres sur La Défense, du haut de leur tour : un monde d’hommes fait pour les hommes où s’érigent des édifices aux architectures subtilement phalliques. Les entreprises encerclant le bâtiment, aussi connues soient-elles, paraissent être de petits points dans l’horizon urbain comparées à cette tour gigantesque. La pièce est lumineuse. Entourée de baies vitrées, elle pourrait facilement accueillir une congrégation d’une vingtaine de personnes. Le style est neutre. Monsieur ne s’est pas embarrassé d’une décoration colorée. Les murs, où quelques œuvres contemporaines sont accrochées, sont de couleur claire. Le sol est recouvert d’un sublime gris. Le gros mobilier n’est quasiment constitué que de verre à l’exception de la table de réunion et de deux armoires. Je ne m’attarde pas sur la vue, la peur du vide reprenant le dessus.
À son tour, Sébastien Gaune contemple le paysage puis s’installe à son bureau.

— Il n’est pas interdit de vous asseoir, dit-il en désignant l’un des sièges en cuir noir.

De nouveau, je m’exécute. Faire profil bas est la meilleure option au vu de la situation. Plusieurs sièges en cuir noir entourent la table et de mignons petits fauteuils cernent une autre table, basse celle-ci, placée près des vitres. Quoi de mieux pour appâter les clients et les partenaires que de leur proposer un petit café, confortablement installé dans des canapés douillets. Tout cela en contemplant le paysage urbain de La Défense.

— Chloé, vous êtes avec moi ?

Face à moi, Sébastien Gaune ouvre un dossier où figure mon nom.

— Une collation vous a-t-elle été proposée ?

— Oui.

Ma nervosité se lit sur mon visage et mon interlocuteur prend un malin plaisir à en jouer. Il lève les yeux dans ma direction, un sourire au coin des lèvres.

— La grande fille que vous êtes peut se détendre. Je ne vais pas vous gronder, ni même vous mordre.

Manifestement, il fait allusion à notre catastrophique première rencontre. C’est moi ou il fait chaud soudainement dans ce bureau ? Pour ne pas dégouliner de sueur devant mon futur patron, je me décide à enlever mon trench.

— Je me suis légèrement emportée tout à l’heure, j’en suis sincèrement désolée. Quand il s’agit de conduite, je suis irritable.

— Je ne m’en étais pas aperçu, réplique-t-il en s’adossant contre son siège.

— Je sais me contenir.

— Des crises d’hystérie ?

— Non. Je suis une personne calme.
Calme est un bien grand mot.

— Espérons. Travailler au sein d’un service de ressources humaines implique énormément de patience. Le bien-être de nos salariés est capital. Je n’apprécierais pas d’entendre que l’une de mes collaboratrices ou l’un de mes collaborateurs se soit emporté.
Il extirpe de son dossier un document qu’il me tend.

— Voici votre contrat d’alternance signé par mes soins. Un exemplaire a été transmis à votre université ce matin.

— Merci.

— Votre tutrice sera Mme Clembo, responsable du service des ressources humaines du siège social parisien, qui compte à lui seul deux mille collaborateurs : une masse de travail considérable. Ci-joint un contrat de confidentialité. Certaines des informations que vous traiterez seront confidentielles. En cas de diffusion de votre part, des poursuites pénales pourront être engagées. Prenez le temps de lire le contrat avant de le signer.

— D’accord, acquiescé-je, comme une enfant impressionnée.

— Votre souhait a été respecté. Vous travaillerez au sein de l’entité les lundi, mardi et mercredi durant douze mois. Si votre travail est satisfaisant, il se pourrait que l’on vous propose un poste permanent au sein de l’entreprise. Le si signifiant une hypothétique proposition, non une affirmation.

— Si j’obtiens mon master, je compte poursuivre mes études.

— Je vois, se contente-t-il de répondre en jetant un coup d’œil à sa montre. Je ne vous retiens pas plus longtemps, mademoiselle Cage.
Il se lève. En remettant mon manteau, je constate qu’une partie de mon soutien-gorge en dentelle dépasse du décolleté de mon pull. Encore une maladresse. En temps normal, j’aurais pensé que ce petit bout de dentelle apparent donnerait à la situation un aspect sensuel. Dans le cas présent, c’est totalement malvenu. Heureusement pour moi, il ne me l’a pas fait remarquer, pas plus qu’il n’a louché dessus. Quel gentleman !

— Je vous remercie d’avoir pris le temps de me recevoir.

— Pourquoi ne l’aurais-je pas fait ?

— Vous êtes sûrement très occupé.
Son regard est tellement intense que j’en perds mes documents. Il se baisse pour les ramasser. Nous sommes si proches. Je suis enivrée par l’agréable odeur de son parfum. Un parfum élégant, sensuel, racé, aux notes orientales épicées. Mes hormones s’emballent. Son regard bleu si puissant me désarme, il doit faire cet effet-là à toutes les femmes.
« Oh ! » hurle ma petite voix.

— Avez-vous des questions ?

— Non, ça ira. Vous avez été clair.
Il ouvre la porte et me tend la main. Sacrée poigne. Son assistante est déjà partie quand une autre femme fait son apparition. Elle est grande, fine, élancée, élégante, blonde, bien maquillée, tout apprêtée. Un simple coup d’œil me permet d’établir que tout nous oppose.

— Sébastien ! s’exclame-t-elle en s’avançant vers lui pleine d’enthousiasme.

— Adriana.
Ça sent la pétasse arrogante insupportable. Elle s’approche, me pousse comme si de rien n’était et l’embrasse sur les lèvres. Elle marque son territoire. Le fantasme de l’Apollon Junior s’effondre. Toute l’excitation accumulée dans mon corps durant les dernières minutes vient purement et simplement de s’envoler. Qui peut rivaliser avec une femme nommée Adriana ? Adriana Lima, Adriana Karembeu. Le concept de l’Adriana moche n’existe pas. Celui de la Chloé banale, voire vilaine, lui, est bien réel.

— À bientôt, balbutié-je en m’éloignant sans attendre de réponse.
Je jette un dernier coup d’œil vers eux avant de m’engouffrer dans le couloir. Apollon Junior me contemple mine de rien, tandis qu’Adriana écrase les pruneaux qui lui servent de seins contre lui. Elle n’a aucun souci à se faire. Une jeune femme comme moi n’attire pas un homme comme lui. Une jeune femme comme moi attire les détraqués, balafres à l’appui.


Arrivée à la voiture, je respire enfin. Je ne comprends pas le chamboulement qui s’opère. Est-ce un coup de foudre ? Il m’a fait un effet monstre, c’est indéniable. Son corps a fait réagir le mien, pourtant ça n’ira pas au-delà. Dans deux mois, il sera officiellement mon nouveau patron. Au vu de la superficie du bâtiment, nous ne risquons pas de nous croiser souvent. Tant mieux, je n’aimerais pas m’attirer les foudres d’Adriana. Ce genre de femme serait capable de me déclarer la guerre sans raison valable. Pourquoi fais-je tout un cinéma de rien ? Assurément, il est canon, mais il n’est pas mon type d’homme. Dans deux heures, toute cette histoire sera oubliée. Je n’aurai plus qu’à sabler le champagne pour célébrer la fin de ma course au poste en alternance
En rentrant dans le petit nid douillet de trois pièces que je partage avec ma mère au sein d’une copropriété au centre de Paris, je la retrouve avec Ariel en pleine session de cuisine intensive. C’est notre rituel du samedi. Nous cuisinons dans la bonne humeur et mangeons ensemble, en nous racontant les derniers potins. Ce midi, je serai sur la première place du podium avec mon embarrassante histoire.
Nous nous apprêtons à passer à table dans la chaleureuse et lumineuse salle à manger récemment redécorée quand quelqu’un sonne.

— Chloé, je pense que c’est pour toi ! s’exclame ma mère depuis l’entrée où un livreur de la très chic pâtisserie Pour ses beaux yeux se tient debout, une boîte couleur or et argent à la main.

— Voilà pour vous, madame.
Je la saisis et rentre sous le regard curieux des deux pies qui cessent de jacasser.

— Hmm ! renifle Ariel.

— Ces délicieux desserts vont compléter notre repas, les filles, ajoute ma mère.

— Une carte !
Je n’ai pas eu le temps de vous dire au revoir convenablement, ce matin.
En espérant que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.
Le message est signé des initiales S.G.

— S et G, SG ? Sophie Graham, elle est folle de toi depuis que tu as débarqué chez Barley&Co.

— Ne dis pas de bêtises. Elle n’aime pas les femmes.

— Mon radar dit que si, clame Ariel. S et G, qui cela peut-il être ? réfléchit-elle à haute voix. Han ! Sébastien Gaune ! Progéniture de Martin Gaune, roi du pétrole.

— C’est plus complexe, rétorqué-je.

— Du pareil au même !

— Sébastien Gaune vient de t’envoyer un cadeau ? lance ma mère sur un ton enjoué.

— Comment le connais-tu ? demandé-je, intriguée.

— Ariel a reconstitué l’arbre généalogique des Gaune ce matin, merci Internet, se réjouit ma mère en hochant la tête.

— J’hallucine… et non ! C’est simplement une manière polie de me montrer que… en fait, je n’en sais rien et je m’en fiche.

— Ce n’est pas courant d’envoyer des gâteaux à une future employée, poursuit ma mère.

— C’est une offrande au sexe, Chloé… Il a craqué pour toi, me susurre Ariel à l’oreille tandis que ma mère tourne les talons. Une manière délicate de te dire que comme les pâtisseries, tu vas bientôt passer à la casserole, poursuit-elle, morte de rire.
Le pauvre homme. Si telle est son intention, il ne sait pas dans quoi il s’engage. S’il y a bien une personne qui passera à la casserole, ce ne sera clairement pas moi. Sauter au cou des hommes, gonfler leur ego, dire amen à tout et à rien, se blottir dans des bras protecteurs, faire dans le sentimental, passer des moments tendres bras dessus, bras dessous, sourire comme une idiote au moindre compliment, servir de femme trophée, dire je t’aime… ce n’est pas mon genre. Sébastien Gaune, tu es prévenu.

Découvrez le chapitre 6, mardi 26  juin 2018 


Irrésistiblement Toi (Collection Ma Next Romance / Éditions Albin Michel) → Disponible le 27 juin 2018 (ebook et format papier à la demande)


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